Retour d’expérience. En Centrafrique, une mission d’appui à la gestion des connaissances menée pour le programme DEVRUR II a transformé des savoirs techniques cloisonnés en outils d’apprentissage partagés — et a vu des formateurs devenir youtubeurs dans leur propre langue.
Dans la coopération internationale, la capitalisation occupe une place paradoxale : tout le monde la juge utile, mais elle arrive presque toujours en fin de parcours, quand les budgets sont épuisés et que le temps de la diffusion n’est pas pris en compte. Notre intervention de neuf mois pour le programme DEVRUR II — coordonné par l’Agence belge de développement (Enabel) et financé par le fonds Bêkou de l’Union européenne — n’a pas totalement échappé à ce travers. C’est précisément ce qui la rend instructive.
Le contexte est compliqué. La Centrafrique sort d’une crise majeure ouverte en 2013, durant laquelle les écoles ont été en partie détruites. C’est sur ce terrain que DEVRUR II a entrepris de relancer la dynamique socio-économique du pays, en plaçant dix centres de formation professionnelle au cœur de cinq agropoles, de Bouar à Bossangoa. Mais reconstruire des bâtiments ne suffit pas si le savoir produit reste prisonnier de quelques centres. Tel était l’enjeu confié à Com4Dev.
Le fil rouge : faire avec, pas à la place de
Avec DEVRUR II, nous avons écarté l’approche descendante au profit d’une co-création « au fil de l’eau », rythmée par quatre missions de terrain. Dans deux établissements pilotes — le Centre Don Bosco Damala à Bangui et l’École nationale de l’élevage de Bouar — les formateurs ont traduit eux-mêmes leurs gestes métiers en scénarios audiovisuels, tournés avec des vidéastes centrafricains dans des zones parfois peu accessibles.
Le résultat le plus durable n’est pas la seule production — 24 tutoriels vidéo, trois films de filière, un annuaire numérique des centres. C’est le déplacement du regard. Les deux centres pilotes ont créé leurs propres chaînes YouTube, qui les ont fait connaître bien au-delà des frontières. Comme nous l’a confié un formateur : « Nous ne sommes plus de simples exécutants d’un programme, nous transmettons l’avenir de notre pays ». De cet accompagnement, nous avons tiré trois leçons que nous croyons décisives pour tout projet de développement, limites comprises.
Leçon 1 : la capitalisation se décide au début, pas à la fin
Notre mission a été activée en fin de cycle de projet. Nous avons pu désenclaver les savoirs, mais le temps laissé à la diffusion s’en est trouvé réduit — alors que la diffusion est ce qui donne sa valeur à une capitalisation si on prend sa définition (“transformer les savoirs en connaissance partageable”). La leçon vaut pour les bailleurs autant que pour les opérateurs : la gestion des connaissances ne doit plus être le parent pauvre des fins de projet. Elle mérite des lignes budgétaires dédiées et une place dans le cadre logique dès le départ. Ce n’est pas un coût supplémentaire, c’est ce qui permet à un projet d’être davantage pérenne.
Leçon 2 : S’adapter aux usages réels
Notre diffusion misait sur le low-tech et les canaux du quotidien : WhatsApp, YouTube, listes de diffusion. Un choix payant, car dans des régions où la formation n’est pas accessible à tous, beaucoup de jeunes apprennent déjà un métier depuis leur téléphone. Mais la connectivité a opposé ses limites, nous obligeant à déployer des solutions hors-ligne — clés USB, serveurs locaux.
Ainsi, des bibliothèques numériques fonctionnant hors connexion ont été installées à la fin du projet au prix d’investissements lourds et sans appropriation suffisante. Pendant ce temps, des connexions Starlink officieuses circulaient déjà à Bangui. L’équipement informatique apparaît primordial, mais on peut se poser la question, du moins en ville, si il ne faut pas faire confiance aux évolutions technologiques qui sont de toutes façons en cours plutôt qu’y suppléer. On observe qu’il faut souvent relativiser ce qu’on appelle la fracture numérique car les opérateurs télécoms auront toujours une longueur d’avance sur les dispositifs techniques montés par les projets. Les limitations observées concernent souvent plus les coupures d’électricité et le prix de la connexion.
Leçon 3 : La langue est un levier d’efficacité
Plutôt que le seul français administratif, nous avons fait le pari du bilinguisme français/sango, en réalisant des tutoriels dans la langue nationale. L’apprentissage s’en est trouvé fluidifié et les jeunes apprenants pleinement inclus. Produire le savoir technique en sango, c’est aussi cesser d’en faire l’apanage d’une langue d’élite. Valoriser les langues nationales n’est pas une concession culturelle ; c’est une décision d’efficacité — et un vecteur de décloisonnement des savoirs techniques.
À propos de cette mission. Cette capitalisation a été conduite par l’association Com4Dev pour le compte d’Enabel, dans le cadre du programme DEVRUR II financé par le fonds Bêkou de l’Union européenne. Vous portez un projet de développement et vous vous demandez comment en préserver et partager les apprentissages ? C’est notre métier : sophie@c4dev.org / www.c4dev.org.
Ressources : chaîne YouTube du CFP Don Bosco Damala (@CFPDonBoscoDamala), chaîne de l’École nationale de l’élevage de Bouar (@EcoleNationaledElevagedeBouar), et l’annuaire et la cartographie des centres de formation pour la Centrafrique.